MANUEL DE CONVERSATION POUR UN DEBAT SUR LE VEGETARISME SUR LES FORUMS

Au cours de mes tribulations sur internet, j’ai observé que les débats relatifs au végétarisme ou à la protection animale se ressemblent tous. J’ai donc pris de mon temps pour vous livrer une synthèse de ce qui va se passer au cours de la conversation. Il n’y a aucun jugement de ma part, je ne cautionne pas tous les propos, c’est seulement que c’est comme ça que ça se passe. 

Une personne va lancer un débat sur le végétarisme (ou la protection animale), peu importe que cette personne soit pour ou contre, et peu importe le contenu du premier message.

Un végétarien va intervenir pour dire qu’en effet, il est végétarien, et qu’il se porte bien.

Un non-végétarien va dire qu’il est ridicule d’être végétarien, puisque l’homme a toujours mangé de la viande.

Le végétarien va lui dire que l’ancienneté d’une tradition n’est pas gage de sa moralité, et qu’en effet, on a toujours pratiqué le meurtre, l’excision, et la discrimination.

Le non-végétarien va lui dire qu’il est choquant de comparer le meurtre et la viande, puisque dans un cas, on tue, mais que dans l’autre cas, euh, eh bien, on tue aussi, mais c’est qu’un animal.

Le végétarien va dire qu’à certaines époques, on tuait des gens, parce que ce n’étaient que des noirs.

Le non-végétarien va s’énerver car la comparaison entre l’animal humain et l’animal non humain est un tabou qu’il est dangereux de briser.

Un intervenant poste une photo de viande crue.

Divers forumers lui signalent gentiment que ça ne fait pas avancer le shmilblick.

Un non-végétarien va dire que de toute façon, les hommes préhistoriques mangeaient de la viande, et que donc, on doit en manger. Le végétarien va lui suggérer de s’habiller en peau de bête brute, de vivre dans une grotte et de tirer sa femelle par les cheveux puisque c’est ainsi que les hommes préhistoriques faisaient
(existe aussi en version: je mange de la viande parce que les lions mangent les gazelles).

 

Un non végétarien rappelle que l’homme est un omnivore. Le végétarien lui dit que ça ne dispense pas de faire des choix puisque l’homme peut s’adapter à un régime végétarien, et ajoute que bien que le non-végétarien ait des jambes, il a quand même une voiture ou un vélo et qu’il n’est pas si attaché que ça à son état de nature finalement.


Le non-végétarien dit alors que l’homme est au sommet de la chaîne alimentaire. Un végétarien lui demande si ce sont les hommes qui mangent les lions ou plutôt le contraire, et dit que quand bien même les hommes seraient en haut de la chaîne alimentaire, ça ne justifierait pas l’horreur de la condition animale aujourd’hui.

Le non-végétarien va dire que de toute façon, il faut manger des protéines, un végétarien va lui expliquer qu’on trouve des protéines ailleurs que dans la viande, et surtout dans les céréales et légumineuses.

Le non-végétarien va demander une source.
Le végétarien la lui donne sous forme de lien.
Le non-végétarien conteste la fiabilité de la source.

Le végétarien lui donne une dizaine d’autres sources.
Le non-végétarien conteste la fiabilité de toutes les autres sources.
Le végétarien demande au non-végétarien de lui fournir une source prouvant qu’il est impossible de manger équilibre en étant végétarien.
Le non-végétarien ne peut pas la fournir mais précise que sa belle-sœur était secrétaire dans un cabinet de diététique et qu’il sait de quoi il parle.

Un autre non-végétarien trouve que la source est trop longue à lire et donne un de ses arguments dont la réponse est dans la source qu’il n’a pas voulu lire.

Un non végétarien dit que la preuve que les végétariens ont des carences, c’est que tous les végétariens qu’il connait ont un teint très blancs et sont fatigués. Un végétarien lui demande combien de végétariens il connait exactement, où il les a rencontrés, et s’il y a moyen de les contacter. Le non végétarien disparait de la conversation.

Un non-végétarien signale aux végétariens que les carottes crient quand on les coupe.

Les végétariens lui font un cours accéléré de biologie des systèmes nerveux, et lui suggèrent de devenir végétarien s’il se soucie vraiment de la souffrance des plantes, puisqu’il faut en effet beaucoup de plantes pour nourrir la viande qu’il mange.

Le non-végétarien dit que les végétariens essaient de le convertir.

Les végétariens disent qu’en effet , il serait bon que l’on mange globalement moins de viande, la production de celle-ci étant extrêmement polluante et affamant les pays les plus pauvres.
Le non-végétarien demande une source.
Le végétarien la lui donne sous forme de lien.
Le non-végétarien conteste la fiabilité de la source.
Le végétarien lui donne une dizaine d’autres sources.
Le non-végétarien conteste la fiabilité de toutes les autres sources.
Le végétarien demande au non-végétarien de lui fournir une source prouvant que la production de viande n’est pas néfaste pour l’environnement.
Le non-végétarien ne peut pas la fournir mais précise que son beau-frèreest chauffeur au ministère de l’environnement et qu’il sait de quoi il parle.


Un non-végétarien croit le végétarien mais dit quece problème est un problème de production, que c’est l’industrie qui est mauvaise, mais que ce n’est pas sa faute à lui si il y a un problème dans la production. Unvégétarien lui expliquele système de l’offre et de la demande.

Un non-végétarien va dire que de toute façon, la vie d’un animal ne vaudra jamais celle d’un homme.
Un groupe de végétariens se lance dans une réflexion philosophique sur la valeur de la vie et laisse les non-végétariens en plan.

Un anti-végétarien débarque et dit que les végétariens ont tous des carences.
Un végétarien le renvoie gentiment à la première page au moment ou la conversation parle de nutrition.

Un non-végétarien se demande ce que feraient les végétariens s’ils étaient dans le désert avec seulement une tranche de jambon.

Un non végétarien va dire qu’on ferait mieux de s’occuper des enfants qui crèvent de faim plutôt que des conditions de vie des poulets en batterie.
Un végétarien lui explique par a+b que le végétarisme est une façon efficace de lutter contre la faim dans le monde.
Le non-végétarien s’énerve, culpabilise, et demande une source (voir ci-dessus).

 

Un intervenant lance le débat sur l’antispécisme. Rapidement, le point Godwin est franchi.

Un intervenant dit que lui, il a déjà mangé du cheval, que c’était très bon, que s’il le pouvait il mangerait du rat, et que rien ne vaut une bonne entrecôte bien saignante.
Un végétarien lui demande s’il ne trouve pas que la gourmandise pèse peu face aux problèmes environnementaux crées par la consommation de viande.
Le non végétarien dit que de toute façon, le végétarien n’est pas parfait (recycle t-il ses déchets ? roule t-il en voiture ? et d’ailleurs que fait-il devant son ordinateur, là? ) et qu’il n’a pas de leçon à lui donner, et que de toute façon, on leur interdit tout, fumer, boire, et maintenant la viande ? ah non c’est pas possible.

Un intervenant corrige les fautes d’orthographe de tous les autres.

Un intervenant opposé engueule celui qui corrige les fautes d’orthographe.
Unopposant à l’opposé corrige les fautes d’orthographe de l’opposé.

 

Un troll met en relation végétarisme et anorexie, et il sait de quoi il parle, car sa cousine, qui est végétarienne (elle ne mange que du blanc de poulet) a fini par devenir anorexique.


Un intervenant dit que c’est bien joli, mais qu’il faut de la viande pour être fort, d’ailleurs, regardez les sportifs, ils ne sont pas végétariens.
Un végétarien lui fournit une liste des plus grands champions végétariens et végétaliens.


Un non-végétarien dit que lui, de toute façon, il n’est pas concerné, puisqu’il consomme exclusivement la viande de la ferme de sa mamie sur laquelle il habite (la ferme, pas la mamie).
Le végétarien lui dit que si à chaque fois qu’on lui avait dit ça c’était vrai, il n’y aurait pas de rayon viande au supermarché.

Le non végétarien lui dit que peut-être, mais lui, c’est vrai.

 

Un non-végétarien dit que de toute façon, il est trop pauvre pour être végétarien. Le végétarien lui rappelle que c’est la viande qui coûte cher.

Un non végétarien explique qu’Hitler était végétarien. Un végétarien dément à grand renfort de liens historiques chiants qu’on ne lira pas, et explique qu’en revanche, Einstein et Léonard de Vinci étaient biens végétariens.
Débat sur le QI d’Einstein, et ses théories simplistes probablement dues à son végétarisme.

Un végétarien hypersensible débarque et dit que c’est dégueulasse et monstrueux de faire subir des tortures aux animaux pour le simple plaisir alimentaire. Levée de boucliers des non-végétariens qui tiennent enfin leur preuve que les végétariens sont des extrémistes, et démenti gêné de la plupart des végétariens du forum qui disent comprendre les réactions des deux côtés.


Un intervenant dit que tout ça lui a donné faim et que d’ailleurs il est en train de manger un steak, là, derrière son ordinateur.
 

Un pesco-végétarien arrive et se fait engueuler par les deux parties, parce qu’il mange du poisson et se dit végétarien ou parce qu’il ne mange pas de viande. Un intervenant dit qu’effectivement, les végétariens mangent du poisson, alors que les végétaliens (qui eux sont vraiment des extrémistes) n’en mangent pas. Un végétarien et wikipédia remettent les points sur les « i ».

Un non-végétarien va dire que le soja est mauvais pour la santé et l’environnement, un végétarien va lui dire que s’il a des craintes de ce côté-là, il peut arrêter de manger de la viande, puisque les animaux sont souvent nourris au soja qui a poussé sur ce qui fut la forêt amazonienne.

Un végétarien va dire que le végétarisme est une forme de décroissance alimentaire.
Un intervenant va demander ce qu’est la décroissance.
Un non végétarien va dire que c’est pas écolo de manger du tofu importé d’Asie. Le végétarien va lui apprendre qu’on produit du tofu en France, et demande au non-végétarien s’il mange de l’agneau de Nouvelle-Zélande, du bœuf du Chili, du café, et des bananes.

Un vegan vaporeux et poétique poste une phrase que personne ne comprend.

Un non végétarien insinue un manque d’activité sexuelle chez les végétariennes. Une végétarienne lui fait le coup de la B12, ce qui fait rire les autres végétariens mais pas les non-végétariens puisqu’ils ne savent pas ce qu’est la B12, ni le « coup de la B12 ».

Un non végétarien s’indigne du fait que les végétariens se croient toujours plus intelligents. Entrant dans son jeu, un végétarien lui poste plusieurs articles relatant les liens entre végétarisme et QI.
Le non-végétarien va dire que de toute façon, pour les végétariens, ils ne sont que des bouffeurs de cadavre. Le végétarien va lui demander s’il mange directement la viande sur le dos de l’animal vivant, et lui dit que dans le cas contraire, en effet, il mange bien du cadavre.

Un non-végétarien comprend le coup de la B12 et essaie de brancher une végétalienne.

Un intervenant poste une photo de viande crue. Tout le monde lui signale qu’on leur a déjà fait le coup.
Un végétarien poste Earthlings. Un non-végétarien prétend que la vidéo est truquée. Tout le monde culpabilise et s’énerve.

Un modo intervient pour dire à tout le monde de se calmer.

N’ayant pas lu le début de la conversation, un non-végétarien rappelle que les salades souffrent quand on les arrache. Les MP des végétariens explosent car ils avaient tous parié sur le prochain qui ferait le coup du cri de la carotte. Les végétariens se foutent quand même un peu de la gueule du crieur de carottes sur le forum, mais celui-ci ne comprend pas le truc et croit avoir cloué le bec aux bouffeurs de carottes.

Un non-végétarien dit que de to
ute façon, la bouffe végétarienne est dégueulasse. Un végétarien poste un lien vers son blog de cuisine. La moitié des lecteurs du forum se fait un plat végétarien le soir même.

Deux types floodent sur des recettes de cuisine pendant trois pages.

Croyant bien faire, un non-végétarien dit que « chacun mange ce qu’il veut », que lui il laisse les végétariens manger leurs carottes, alors que les végétariens le laissent manger sa viande s’il vous plait.

Un peu démoralisés, les végétariens reprennent tous les argments déjà édictés, disent que non, manger de la viande n’est pas un choix « personnel », puisque ça implique l’animal qui n’a pas le choix de mourir ou pas, les gens qui crèvent de faim parce qu’on leur pique leur bouffe pour nourrir notre bétail, les générations futures dont ou pourrit l’environnement, que chaque jour dans le monde, à cause en partie de notre consommation, 800 millions de personnes ne mangent pas « ce qu’elles veulent », et que ça autorise à faire de la promotion pour le végétarisme.

A court d’arguments, le non-végétarien va dire que les végétariens ne font rien qu’à faire du prosélytisme et de la propagande, et que pour eux c’est de l’intolérance extrémiste. Un végétarien va expliquer qu’il ne s’agit pas de propagande mais d’information, et que chacun est libre d’en tirer les conséquences, et que l’extrémisme ne se trouve pas du côté des végétariens mais du fanatisme de l’industrie de la viande qui tue des milliards d’animaux et pollue à tout va en affamant les pays pauvres.

Bonus: un végétarien poste ce texte. Les végétariens se marrent et trouvent que « c’est très vrai ». Un non végétarien dit que c’est très mal écrit, et que c’est méprisant envers les non végétariens qui passent une fois de plus pour des cons.


A 18h, les employés rentrent chez eux, le débat se tasse.
Et, tel l’ampoule, six mois plus tard, un couillon répond au post initial sans relire la conversation et relance tout le truc.

Ce manuel est à compléter progressivement en fonction de l’imagination des deux parties. Il est libre de droit pour une utilisation sur un forum internet. Merci à tous les intervenants végétariens et non-végétariens qui m’ont permis de le rédiger. Dans le même style: ICI 

 

 

 

Le végétarisme en 2109

En 2109, le monde a bien changé, mais pas comme le prévoyaient les romans de science-fiction. Point de navettes, point de villes verticales et aériennes. Mais suite aux désastres environnementaux et à la succession de catastrophes écologiques, les habitudes de production et de consommation ont changé. Les gens sont mieux informés, ils sont devenus plus responsables, et notamment, 99 % de la population mondiale est végétarienne.

Le végétarisme s’est imposé par nécessité puis est rapidement devenu une habitude. Les enfants naissent végétariens, mangent végétarien sans se poser de questions, sans éthique et sans philosophie sous-jacente. L’omnivorisme est devenu une tendance marginale.

I


Aurélie fait partie de ce petit pourcentage de la population.

Née végétarienne comme la plupart des gens, elle a fait le choix à l’âge de dix-huit ans de manger de la viande. Dans un monde presque entièrement végétarien, ce n’était pas facile. Elle savait qu’elle serait confrontée à l’incompréhension, au jugement, aux regards désapprobateurs, mais elle tenait à son choix.

Les premières personnes à être mises au courant de son choix furent ses parents. Bien sûr, leur réaction fut celle qu’elle attendait. Son père se moqua d’elle en prétendant que cela lui passerait, que ce n’était qu’une lubie d’adolescente. Sa mère fut plus compréhensive, mais ne cachait pas sa déception. Et les carences? et les cancers? Y avait-elle pensé?
Ce soir là Aurélie refusa de toucher aux brochettes de tofu préparées par sa mère, et son «caprice» la fit envoyer dans sa chambre.
Les parents terminèrent leur repas dans un silence de mort, troublé seulement par un marmonnement de la mère «Je refuse de lui cuisiner des plats omnivores, elle n’aura qu’à se les préparer elle-même, j’ai assez de travail comme ça».

Passés les premiers instants d’euphorie, Aurélie se sentit rapidement isolée dans sa démarche. Elle ne connaissait pas d’omnivore, excepté une vague cousine qui avait des troubles du comportement alimentaire et mangeait quelquefois des animaux. Elle avait néanmoins entendu parler quelquefois d’omnivores à la télévision, mais elle devait trouver des sources d’informations plus fiables, plus diverses. Elle devait trouver un moyen d’entrer en contact avec des gens come elle. Internet s’imposa comme la solution.

Aurélie passa des heures à chercher des informations nutritionnelles fiables mais tous les sites de nutrition supposaient que l’alimentation était végétarienne, et prétendaient qu’une alimentation omnivore était extrêmement difficile à équilibrer et que les omnivores s’exposaient à des carences s’ils ne gardaient pas une vigilance de tous les instants sur leur alimentation.

Aurélie se sentit découragée jusqu’au jour ou elle découvrit un forum de discussions consacré à l’alimentation omnivore. Aurélie s’inscrit sous le pseudonyme d’Aurade. Elle passa quelque temps à lire ce qui avait déjà été écrit sur le forum. Quelques intervenants étaient omnivores depuis leur naissance, leurs parents avaient choisi pour eux. «Si eux ont mangé de la viande pendant tout ce temps et sont encore en vie, alors moi aussi je dois pouvoir y arriver».

Aurade se présenta sur le forum:

Aurade: Bonjour à tous! j’ai 18 ans et j’ai décidé de devenir omnivore. Je n’ai jamais trop aimé le soja et les légumineuses, et je voudrais savoir par quoi vous les remplacez. Comment évitez-vous les carences? Pensez-vous que l’on puisse devenir omnivore du jour au lendemain?

Mes parents n’acceptent pas trop mon choix et en plus, je ne sais pas vraiment cuisiner. Est-ce que l’alimentation omnivore coûte cher?Ou acheter les produits?

Merci et bisous!

Les réponses de tardèrent pas. Omni30 fut le premier à la rassurer en termes de nutrition. Il lui expliqua comment inclure la viande et le poisson dans son alimentation, progressivement, pour éviter les maladies. Omni30 lui fournit également des liens vers des sites d’associations omnivores qui proposaient des conseils, des recettes, des discussions. Aurade trouva rapidement sur le forum des amis virtuels. Elle trouvait des réponses à se questions, elle pouvait parler des incompréhensions auxquelles elles faisait face, et même les anticiper.

Et des incompréhensions, il y en avait. Les situations critiques se succédaient mais ne mettaient pas à mal sa détermination à cheminer vers un omnivorisme total.

Le restaurant universitaire de l’université dans laquelle Aurélie faisait ses études d’économie ne proposait que des plats végétariens, de même que toutes les cafétérias et snacks autour de la fac. Aurélie payait des repas entiers pour n’en grignoter que quelques morceaux de rares produits animaux, omelettes parfois, et un peu plus fréquemment du fromage. Aurélie mangeait les plats à base de légumes mais refusait de toucher au tofu, seitan, kombucha, légumineuses, etc. La serveuse du Restau U avait pris l’habitude de cette cliente inhabituelle et lui servait gentiment son plats sans tofu, agrémenté cependant d’un «toujours pas de tofu pour la petite dame?».

Toujours pas.

A la longue, cela agaçait Aurélie. Mais sur le forum, Aurade se défoulait sur le post «Réflexions et repas chez les végétariens»

Aurade: J’en ai assez des remarques de ce genre, ce n’est pas grave en soi, mais à la longue, toujours les mêmes remarques, se justifier sans arrêt, c’est lourd.

Omni30: j’ai eu droit hier à «Tu n’as pas de carences?» Eh bien non, mais combien de fois faudra t’il que je le répète? J’ai fait une prise de sang récemment, mon sang est un peu gras mais ça reste raisonnable!

TiPlouc: J’ai eu droit dans l’ordre à:

-sais tu que les animaux soufrent quand on les tue? Perso je m’en moque.

-pourquoi être omnivore alors qu’il est trouvé que l’être humain à l’origine étaiet herbivore?

je sais pas quoi répondre…

Alberto : Sur un autre forum, un mec a écrit: «sais-tu que la production de viande est extrêmement polluante? Si tout le monde faisait comme toi, il n’y aurait pas assez de place pour les cultures, et des gens mourraient de faim!» Vous croyez que c’est vrai?

Omni30: Il parait que c’est ce qui est arrivé il y a cent ans… Mais les omnivores étaient beaucoup plus nombreux, ça n’a rien à voir.

JCtraviol: On a tous les mêmes remarques, et il y a aussi le classique: «mais pourquoi essaie-tu de nous convertir à l’omnivorisme? Tu fais de la propagande là!» Alors qu’on essaie seulement de répondre à leurs questions!Il y a même un mec qui m’a demandé si j’étais dans une secte.

Aurade: En tout cas j’en ai assez de tous ces végétariens qui mes jugent sans cesse et qui prétendent que c’est moi qui les juge. Qu’ils crèvent tous

Omni30: On a tous le même problème tu sais…Il faut être patient. Essaie de rencontrer des omnivores près de chez toi, tu te sentiras moins seule.

David: On organise un pique-nique omnivore Dimanche prochain sur la Prairie, tu seras la bienvenue, il suffit que tu apportes un plat sans aucune matière végétale, de façon à ce que même les carnivores les plus stricts puissent participer.

Aurade: OK, je passerai, mais je vous préviens mes talents de cuisinière sont limités lol!

Ou trouver de la viande? Ou trouver des produits laitiers en quantité et qualité suffisante? Les supermarchés modernes ne proposaient qu’un petit rayon de quelques produits animaux hors de prix, dont les emballages étaient ornés d’un V rouge (le sigle du «convient aux omnivores»).

Aurélie arpenta les magasins alternatifs pour trouver ça et là quelques œufs et viandes. Bien sûr, tout était extrêmement cher, mais c’était son choix. Aurélie trouva sur internet quelques recettes omnivores. Les premiers essais furent des désastres le lait de vache ne cuisait pas comme les laits végétaux dont elle avait l’habitude. La viande carbonisait rapidement, dégageant une odeur insoutenable. Au bout de plusieurs tentatives, elle put confectionner un pain de viande à l’aspect assez attrayant. C’est ce plat qu’elle emporterait au pique-nique.

Un dimanche ensoleillé, la Prairie, les saules, ici se déroulait le pique-nique. «Je vais enfin rencontrer des anormaux», pensa en souriant Aurélie. Elle passa devant un petit attroupement de personnes sans penser qu’il pouvait s’agir des omnivores. Après dix minutes de marche sans plus rien voir qui ressemblait à un pique-nique, elle se rendit à l’évidence: ce devait être eux. Elle s’approcha à nouveau du groupe et les jaugea: jeunes, moins jeunes, hommes, femmes, apparemment en bonne santé, peut être un peu gras, les visages un peu rosacés, mais finalement, rien de bien différent des végétariens. Aurélie se lança dans le groupe.

«Depuis combien de temps? Et pour quelle raison? Quel est ton pseudo sur le forum? Comment l’a pris ta famille?»

Les questions fusaient, Aurélie se sentait bien, pour la première fois depuis qu’elle était omnivore, elle n’était pas jugée, elle n’était pas objet de curiosité, puisque ceux qui l’entouraient étaient aussi curieux qu’elle.

Ce devait être le seul endroit réel dans lequel Aurélie se sentait bien. Le forum lui, offrait un havre de paix virtuel, quelquefois troublé en période de vacances par des gamins végétariens qui venaient poster des photos de plants de soja au milieu de leurs discussions.

II

Après plusieurs années d’omnivorisme, Aurélie n’envisagea plus la vie sans viande. Cela continuait à lui poser des problèmes en société, ses amis avaient fini par s’habituer, mais il y avait toujours des gens mal informés et peu tolérants, qui étaient toujours intrigués et dérangés par cette fille qui mangeait des cadavres.

Le plus délicat pour Aurélie était de gérer ses relations avec les hommes. Elle était sortie avec plusieurs étudiants, végétariens bien sûr, mais aucun ne comprenait son mode de vie. Au mieux, ils manifestaient un scepticisme moqueur, au pire, ils essayent de la forcer à redevenir végétarienne. Après avoir quitté un jeune homme qui mettait à son insu du seitan dans son assiette, Aurélie comprit qu’elle ne pourrait faire sa vie qu’avec un omnivore. Oui mais…ou rencontrer un omnivore? A peine 1% de la population…, et ceux du pique nique n’étaient vraiment pas son style. Aurélie-Aurade parcourut les sites de rencontre spécialisée, s’engagea dans des associations dans le but de rencontrer des omnivores. Elle fit des rencontres décevantes. L’omnivorisme n’était pas un point commun suffisant. A vingt-deux ans, Aurélie finit par trouver sa perle rare. Tout se passait bien avec cet homme, tout était plus simple quand on partageait quelque chose d’aussi important et quotidien qu’une même alimentation. Ils envisagèrent rapidement d’avoir des enfants.

Et alors que les critiques avaient toujours été insidieuses, elles se firent soudain virulentes, violentes, avant même qu’elle ne soit enceinte.

«Comment peux-tu envisager d’imposer ton choix à tes enfants? Tu mets leur santé en danger en voulant à tout prix leur donner du cadavre. Donne leur donc une alimentation normale et ils feront leur choix quand il seront grands».

Sa famille, les médecins, son entourage lui mettaient la pression pour qu’elle leur donne une alimentation normale. A la même époque, un fait divers dramatique se produit. Le bébé d’un couple d’omnivores décéda par manque de soins. Bien sûr, le lien avec l’alimentation n’avait jamais été établi, mais les médias s’étaient empressés de révéler l’affaire en insistant bien sur le régime alimentaire des parents. Aurélie ne fut plus une anormale mais une potentielle meurtrière. Elle fut plus critiquée que jamais. Elle savait que des milliers de couples avaient par le passé élevé des enfants omnivores sans problème, mais les critiques, l’actualité, lui mirent le doute.

«Mes enfants pourraient m’en vouloir de leur avoir donné du cadavre à manger.. Et s’ils avaient des problèmes de santé? des allergies, s’ils devenaient obèses? le risque est connu, et ce serait de ma faute ».

Après plusieurs mois, Aurélie mit au monde une fille, qu’elle élèverait non sans difficulté selon un régime omnivore; jusqu’à ce que la petite fasse son propre choix, elle vivrait le quotidien de sa mère: remarques désobligeantes permanentes, moqueries de la part des autres enfants. L’enfant vivrait les mêmes discriminations, les mêmes doutes sur sa santé mentale, les mêmes difficultés pour trouver de la nourriture appropriée. L’enfant subirait tout ce qui est imposé à ceux qui sont différents de la masse.

III

Ainsi vivent les végétariens aujourd’hui, en 2008.